Semeur

J’ai toujours été un homme qui trouvait son port d’attache beaucoup plus dans la campagne que dans la ville. C’est comme si ces vallées verdoyantes et ces plaines luminescentes me rappelaient d’où je viens et d’où venons tous. Nous avons souvent tendance, à travers nos miles et une responsabilité, à oublier nos racines dans ce qui n’est pas réellement; l’argent, le besoin de nourrir son propre égo à travers le prestige et la reconnaissance…

Vous êtes-vous déjà arrêté pour observer les gens qui travaillent dans un champ? Ou n’avez-vous simplement jamais tourné la tête en voiture pour observer les gens qui y travaillent à toute heure du jour ou de la nuit? C’est impressionnant de voir à quel point ces travailleurs ont du cœur au ventre. L’autre jour, alors que j’observais quelques-uns de ces vaillants travailleurs depuis ma voiture arrêté dans le trafic, je me mis à rêvasser réveillé.

Soudainement, je ne voyais plus ce grand tracteur racler la terre, je ne voyais qu’un homme, au loin, travailler la terre de ses mains. Ce dernier semblait tellement concentré sur ce qu’il faisait, c’était comme si rien autour de lui n’aurait pu le déranger dans ses actions. Toujours dans mon rêve, je sortis de mon véhicule, en plein milieu de route, et je me dirigeai vers cet homme.

Plus je m’approchais, plus les sons des voitures et du trafic disparaissaient, j’étais en mesure d’entendre le bruit de mes souliers se déposer sur le sol. Une fois à ses côtés, le silence était tel que je pouvais entendre le bruit de la terre brune glisser entre ses doigts. Je me tenais, là, juste à côté de lui, et il ne se détournait toujours pas de son travail. Ses mains étaient ridées et brunies par le soleil, on aurait presque dit du cuir. Sous son chapeau en paillette, j’arrivais à voir une chevelure grisâtre qui se cachait tant bien que mal des rayons UV et de la brise qui soufflait. Ses orteils se trémoussaient dans la terre chaude comme des gamins pourraient le faire dans une petite piscine pour enfant.

«Bonjour…» que je lui envoyai-je, il me répondit d’un simple sourire que son regard adoptait également. L’homme semblait si zen et si en paix que s’en était presque déstabilisant pour quelqu’un comme moi qui n’y est pas habitué.

«Que faites-vous exactement?» continuai-je. «Je sème» qu’il me répondit d’un ton simpliste, «As-tu envie de semer avec moi?» poursuivit l’homme. Je n’ai jamais vraiment eu le pouce vert je dois l’admettre, mais cet homme semblait si calme, peut-être que j’arriverais à être dans le même état d’esprit en l’aidant un peu…

Sans que je n’aie à dire un mot, l’homme me tendit une poignée de semence qu’il pigeait dans sa poche de pantalon. «Qu’est-ce que c’est?» fût la première question que qui me vint en tête. Avant même que mes lèvres ne se séparent pour lui poser cette question, l’homme répondit simplement que cela n’avait guère d’importance.

Après avoir retiré mes chaussures et levé mes pantalons, je commençai à marcher en envoyant mes semences tout autour de moi, j’adoptai très rapidement toute la grâce du geste. Le son des grains qui tombait sur le sol chaud me faisait penser à une douce pluie d’été. Dur pour moi de penser à autre chose que ce que je faisais à ce moment exact. En marchant, j’arrivais à voir de jeunes pousses ici et là, de petits germes émergeaient d’un terreau fertile, c’était si beau. D’autre part, je remarquai que certaines régions de terre étaient sèches, arides et où les semences n’avaient qu’été asséchées par le soleil. Le vent dans les cheveux, ses doux chuchotements dans les oreilles, j’étais à l’aube d’une grande leçon que la vie allait me servir sur un grand plateau d’argent.

J’entendis les pas de l’homme qui s’approchait de plus en plus de moi derrière moi, cette espèce de bruit de glissement que la terre faisait au contact de sa peau. Il déposa sa main sur mon épaule et me dit : «Tu sais Gabriel, tu peux aimer ensemencer ces parcelles de terre, tu peux y trouver le goût de t’investir, de céder à l’envie de te laisser guider par cette passion qui t’anime tant. Toutefois, n’oublie jamais une chose : une fois que cette semence aura quitté ta main, tu n’y pourras plus rien. Tu pourras, tant bien que mal, souhaiter qu’elles atteignent les meilleurs terrains, mais encore, lorsque le grain aura quitté ta main, il n’en tiendra qu’à la vie d’en faire un germe ou non. C’est ainsi que l’on donne, de son être, mon jeune ami. Certes, tu auras parfois plus envie que le germe lui-même de pousser et de fertiliser, mais à ce moment précis, tu n’auras d’autre choix que d’accepter que la vie a son propre équilibre. N’attend pas d’elle, autant que ce tu donnes.»

En me retournant, le champ avait disparu. J’étais dans ma classe. Devant moi, des élèves et dans ma tête, des savoirs à semer. Tout comme sur cette grande terre, je me mis à marcher et de mon geste le plus gracieux, à semer le meilleur de qui je suis…

Le prof.

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One thought on “Semeur

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  1. Wow, très beau texte. “tu auras parfois plus envie que le germe lui-même de pousser et de fertiliser, mais à ce moment précis, tu n’auras d’autre choix que d’accepter que la vie a son propre équilibre.” certe, tu es un très bon prof et tu nous transmet la passion et le devoir. Continue d’écrire, c’est très inspirant de te lire.

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