Caféine

Il était 6h37 du matin, le cadran sonnait depuis 7 minutes exactement, les yeux ouverts, mais le regard vide, je constatais lentement que j’étais à l’aube d’une autre journée. Je m’étais réveillé dans cette position, il y a de cela déjà 8 minutes, seules mes paupières avaient daigné bouger. Généralement, l’alarme de ce foutu cadran m’agresse au point où je ne lui donne pas la chance de survivre une minute, mais depuis quelques mois j’ai plutôt l’impression que c’est moi qui joue l’agresseur en la laissant constamment s’exprimer plusieurs minutes. J’essayais tant bien que mal de dénouer mes membres du coton égyptien dont étaient constitués mes draps. Ironiquement, je trouvais que la situation représentait bien ma vie des dernières semaines… Mes pensées s’entremêlaient les unes dans les autres, en se moquant bien de prôner une sorte de curiosité malsaine. Le phénomène était tel que peu importe de quoi étaient constituées mes journées, j’étais présent et absent à la fois. Certes; j’assistais à des réunions, des conférences, je faisais à manger, je voyais des amis, mais je n’étais jamais vraiment là, ici.

L’instant de l’une de ces présences, je me trouvais devant le miroir de la salle de bain, sans trop savoir comment je m’y étais rendu, je me dévisageais, un peu comme je dévisagerais quelqu’un que je n’ai jamais vu. J’avais cette impression, de ne pas être à la bonne place. Bien sûr, avec la gueule que j’avais, la salle de bain était bel et bien l’endroit le plus approprié pour vivre ce moment. Toutefois j’entendais constamment cette petite voix à l’intérieur de moi qui me demandais qu’est-ce que je faisais devant cette glace. Puis, tout doucement, je sentais peu à peu, les effluves d’un café lointain venir me chatouiller les narines. J’avais programmé la cafetière la veille, un peu de la même façon que j’avais programmé ma vie j’imagine; en calculant comme on me l’avait appris plus jeune, la bonne quantité de café par rapport à la bonne quantité d’eau. L’instant d’une courte réflexion, je réalisais qu’en fait, il s’agissait d’une sorte d’héritage que l’on m’avait légué. Héritage bien humble, j’en convenais, mais tout de même un héritage, car après tout, cela ne venait pas de moi. Lorsque je m’y attardais vraiment, je réalisais que je n’avais jamais vraiment découvert le café, on me l’avait légué, un peu comme ma vie d’ailleurs. Évidemment, des parents et des amis m’avaient appris comment faire un bon café selon diverses recettes, mais je n’avais jamais vraiment découvert comment faire mon propre café à moi.

Puis j’étais là, assis à mon bureau, au travail. C’était fascinant de constater à quel point j’étais en mesure d’accomplir mes tâches quotidiennes en étant complètement absent mentalement. Je buvais quelques gorgées de mon «énième» café quand j’ai réalisé que mes pensées revenaient à la charge. Peut-être étais-je victime d’une obsession liée à ce foutu café? À mes yeux, toute cette histoire était bien plus grande qu’une simple recette de boisson chaude. Je devais assister à une réunion ce matin-là, ou cet après-midi-là, je ne savais plus trop quelle heure il était, mais j’étais trop préoccupé par la réunion qui avait lieu entre mes deux oreilles. Non seulement il y avait toute cette réflexion par rapport au café que je tenais à l’instant entre mes mains, mais est apparu alors une autre voix pour me juger.
Je me sentais comme un président d’assemblée en plein débat politique :

  • « Il faut aller aux sources Monsieur le Président, nous ne pouvons-nous contenter d’une vie fondée sur l’héritage de nos ancêtres, nous devons nous-mêmes construire notre propre fondation et léguer notre propre héritage. »
  • « Objection Monsieur le Président, nous avons toujours vécu de la sorte et cela a toujours fonctionné. Nous pouvons très bien nous contenter de notre café tel qu’il a toujours été. »
  • « C’est aberrant Monsieur le Président, comment pouvons-nous nous-mêmes nous construire si nous n’allons pas aux sources pour nous construire sur des valeurs qui nous représentent? »
  • « Monsieur le Président, pourquoi se remettre en question si nous avons déjà une formule gagnante? »

À croire qu’une partie de ma conscience se complaisait avec son « 2 laits, 2 sucres » quotidien. Tandis que l’autre avait ce besoin de comprendre pourquoi elle se satisfaisait d’un simple «2 laits, 2 sucres» et voulait savoir ce qu’il y avait d’autres. Puis, il y avait moi, en dehors de ce débat de conscience, juste moi, sans jugement et sans parti pris. La réponse me paraissait bien simple dans tout ce branle-bas de combat. Pourquoi me serais-je empêché d’aller aux sources? Était-ce si dangereux pour moi que d’ébranler certaines convictions? Qui sait? Peut-être allais-je me découvrir moi, plutôt que de découvrir comment je devais être pour qui que ce soit. Et si j’allais en Colombie…

Alors que les roues du boeing-737 touchaient sol dans la ville Manizales en Colombie, je me demandais toujours pourquoi je n’avais simplement pas acheté un «tout inclus» dans un cinq étoiles de Cuba. Peut-être que j’avais simplement besoin de repos en fait. Il était un peu trop tard pour reculer, j’étais déjà dans ce qu’on appelait là-bas «Eje-cafetero» (Région du café). Je devais aller rejoindre Luis, un guide touristique avec qui j’avais eu quelques correspondances via internet. J’avais un peu peur, je dois l’avouer, j’étais hors de chez moi dans un pays que je ne connaissais pas du tout et j’allais rejoindre quelqu’un avec qui j’avais seulement eu quelques discussions sur le net. J’avoue m’être dit à quelques reprises que c’était sans doute la meilleure technique qui soit pour piéger des touristes…

Luis n’était pas très bavard, derrière sa moustache, je le suspectais d’avoir le même sourire que Keanu Reeves dans la plupart de ses films; c’est-à-dire aucun. Il devait faire autour de 8 000 degrés Celsius et la balade dans la vieille jeep Cherokee de Luis était aussi confortable qu’un rodéo sur un taureau complètement zélé. Le regard perdu dans les chaines de montagnes verdoyantes et le ciel d’un bleu éclatant, je me sentais tout de même libéré. J’avais l’impression d’avoir rompu mes chaînes. Chaînes que je m’étais mises involontairement en restant dans un mode de vie qui me plaisait plus ou moins. Évidemment j’étais craintif, je ne savais pas trop où toute cette saga, partie d’un simple café, allait me mener, mais je me sentais vivant et pleinement conscient. J’étais où je devais être, non pas en Colombie, mais simplement dans ma tête, présent de corps et d’esprit. Mieux encore, c’était comme si mon esprit était ici depuis un bon moment, en Amérique du Sud, et que mon corps était seulement venu le rejoindre pour ne former qu’un à nouveau.

Luis et moi étions enfin arrivés. La maison où tous les travailleurs de cette terre étaient hébergés était tout simplement énorme, tous comme la terre qui y était cultivée. J’étais assis dans les vieilles marches en bois de la véranda à l’avant. De là j’étais en mesure d’observer le soleil qui se couchait peu à peu. Je me souviens de cette légère brise qui me caressait le visage au son des feuillages qui virevoltaient autour de moi. Le son était presque comparable à celui de l’écume de la mer se déposant sur un rivage de sable blanc. J’entendais le vieux bois de la véranda craquer sous les pieds de Luis qui s’approchait derrière moi, il m’apportait une tasse de café noir, dans son état le plus pur. Je me plaisais à penser que j’étais également dans mon état le plus pur, dans mon état le plus zen.

Dès ma première déglutition, j’ai compris la grandeur de mes actions. Ce voyage, ces réponses que je cherchais, tout cela n’étaient qu’en fait; que quelques mirages devant quelque chose de bien plus grand. Ce que je cherchais réellement, c’était moi. Qui étais-je réellement moi? Étais-je la résultante de ce que la vie m’avait fait traverser? Devais-je me construire à partir d’expériences qui étaient derrière moi depuis longtemps? Étais-je les conséquences de mon éducation ou de ma vie au cœur de la société nord-américaine? Est-ce que j’étais mon environnement? Est-ce que j’étais une projection de ce que les autres attendaient de moi? Je réalisais que c’était à moi, et seulement à moi de décider qui j’étais.

J’avais devant moi, un gigantesque buffet de valeurs, d’attitudes et de comportements que je pouvais décider d’adopter. J’étais un chimiste à la découverte de sa formule et j’avais à ma portée, non pas le tableau périodique des éléments, mais le tableau périodique de l’individu.

Luis souriait sous son chapeau de paille, il me regardait en prenant quelques gorgées de café. Son bras bien appuyé sur l’une des colonnes de la maison, il m’a alors dit ceci : « has entendido »…

À suivre…

Le prof.

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