AIMER SA PRISON

Il m’arrive souvent de rencontrer des prisonniers. Je suis bien loin de travailler dans le milieu carcéral, et pourtant je rencontre plus de prisonniers dans une journée que je ne côtoie de personnes libres. La véritable liberté, c’est beaucoup plus que la simple possibilité de pouvoir se promener où l’on veut comme on le veut. Certes, vous avez cette impression de vivre librement, mais vous êtes bel et bien enchaîné aux ancrages que nous avons socialement développés.

La possession est l’un de ces principaux ancrages. Étroitement liée à un processus identitaire profond, nous apprenons très jeune à nous identifier à ce que nous détenons entre nos mains plutôt qu’à ce que nous sommes en tant qu’individu. Rappelez-vous comment il vous était important à l’âge de huit, dix ou même douze ans d’avoir des vêtements d’une certaine marque pour faire partie de ce club d’amis. Club qui, déjà à cet âge, était complètement basé sur les possessions plutôt que sur ce que nous étions. Évidemment, l’éducation des parents avait tout avoir avec cet ancrage. Après tout, si maman et papa sont intimement liés à ce qu’ils possèdent et en utilisent l’apparence pour attirer qui veut bien les observer, pourquoi fiston ferait différemment? Dans l’incapacité d’énumérer ce que nous sommes, ce qui nous représente, nous nous sommes tournés vers des formes et des objets pour y arriver. En grandissant, ce faux sentiment d’identification devient malsain et nous trouvons une forme de bonheur d’achat en achat, chaque fois satisfait que pour un court instant. Pris dans cette roue vicieuse, les achats deviennent de plus en plus gros pour tenter chaque fois d’être plus heureux. Croyant que le bonheur s’achète plutôt qu’il ne se construit, nous nous endettons tellement nous y croyons.

Les limitations psychologiques sont définitivement un autre ancrage important. Cette incapacité d’accepter simplement ce qui est. Beaucoup d’entre nous sont incapable d’accepter les changements, autant les petits que les grands. Toutefois, en y réfléchissant, nous ne pourrions même pas exister s’il n’y avait pas eu de grands changements et de grands bouleversements dans notre univers, dans notre monde. Quelle place aurait l’humain si les dinosaures ne s’étaient jamais éteints ? Nous évoluons tous et chacun, vous n’êtes plus la personne que vous étiez hier et encore moins celle que vous serez demain. La seule personne que vous puissiez être, c’est celle que vous êtes à cet instant, lisant ces quelques lignes. L’analyse compulsive de votre situation de vie, de ce qui pourrait être ou même de ce qui était n’est seulement qu’une source inépuisable d’anxiété et de tristesse. Les erreurs du passé ne vous apprendront rien, même si vous les revisitez cinquante fois, elles vous ont appris lorsque vous les viviez, de ce fait ce ne sont plus des erreurs, mais des apprentissages. Aujourd’hui, elles n’ont plus rien à vous apprendre. De même que d’imaginer ce qui pourrait se passer demain ne vous mènera à rien. Faites le test vous-mêmes, tentez d’imaginer un scénario de ce qui se produira dans trois ou quatre heures, ou même demain. Je peux vous garantir que c’est un scénario différent qui se produira. Nous devons cesser immédiatement de nous empêcher de vivre pour des événements passés ou pires encore des événements qui n’existent même pas. Bien sûr, il y aura des moments agréables et d’autres pas du tout, mais c’est l’essence même de la vie, tout est dualité et c’est bien ainsi. Comment pourrait-on profiter du soleil s’il n’y avait jamais de pluie? Encore mieux, comment pourrait-il pleuvoir s’il n’y avait pas de soleil? Le soleil fait donc intrinsèquement partie de chaque goutte de pluie…

La pensée obsessive est également un véritable poids pour tout être humain aspirant être libre. Nous réfléchissons trop, beaucoup trop, tellement que nous en oublions de vivre. Comparons la pensée au marteau du charpentier. Le charpentier ne pourrait certainement pas accomplir son travail sans son marteau. On a beau vouloir mettre une charpente en place, si rien ne retient les morceaux ensemble, on ne pourra que constater la très courte vie de ce bâtiment. Tout comme la pensée devrait être utilisée pour l’homme, le charpentier utilise son marteau seulement lorsqu’il a besoin de clouer et il le range par la suite. Or, beaucoup d’entre nous avons du mal à ranger cet outil qu’est la pensée lorsque nous en avons terminé. Pire encore, parfois notre pensée prend le contrôle, imaginez donc un charpentier incapable de cesser de clouer, quelle drôle d’image…

Ce n’est qu’une fois que vous aurez compris que vous n’êtes pas ce que vous possédez, que vous aurez accepté que vous ne contrôlez absolument rien et que vous cesserez de penser constamment que vous pourrez vous dire en liberté. Sinon, il vous faudra retourner en cellule. Cellule que vous avez créé vous-même et dont vous possédez toutes les clés. Qui sait, peut-être la trouvez-vous confortable cette cellule après tout?

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