LE SOUFFRE DES DIEUX

Edgar était allongé sur le seul banc du parc. Les poils de sa longue barbe blanche jonchaient son manteau au coton effrité. Son regard d’un bleu clair vagabondait dans la grisaille que ce ciel d’automne avait à lui offrir. Le septième jours d’octobre était toujours particulièrement difficile pour Edgar, la perte de son père le hantait chaque année. Il faut dire qu’Émile, son père, l’avait quitté précipitamment lors de la conscription de mille neuf cent quarante-deux alors que son fils n’était âgé que douze ans. La fonction de pasteur qu’avait Émile n’avait pas su le protéger de ses obligations envers l’armée canadienne lors des invasions nazies. Le petit Edgar, à l’époque, s’était réfugié alors dans la religion chrétienne que lui avait enseignée son père afin de trouver un peu de réconfort et d’espoir en attendant que ce dernier rentre de nouveau à la maison…

« J’ai tant prié », se disait, aujourd’hui, le vieil homme qu’il était devenu. « Pourquoi n’es-tu jamais revenu papa ? » qu’il continuait de se répéter. « Pourquoi ne réponds-tu pas à mes prières si tu as rejoint notre seigneur bien aimé ? »

Edgar se mis à réfléchir encore une fois aux dernières bonnes paroles de son paternel qui lui avait alors cité Jean chapitre trois, verset huit juste avant que l’armée n’envahisse leur maison de campagne :

« Le vent souffle où il veut, tu entends sa voix, mais tu ne sais d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’esprit. »

 « Tu entends sa voix…et s’il était non seulement possible d’entendre la voix du vent, mais de comprendre ce qu’il nous dit, peut-être qu’enfin pourrais-je trouver réponse à mes prières ? » s’interrogea Edgar.

Le vieil orphelin se mis donc à tailler la pierre pour en faire des briques, il travailla le bois pour en construire des pales qui allaient accueillir chaque brise d’air et en entendre chaque murmure. Edgar forgea les visages de son père dans le fer et l’acier pour en faire ressortir les expressions faciales que ce dernier avait. Petit à petit, il construisit une machine invraisemblable qu’il baptisa : Le souffre des Dieux. Jumelant ainsi le souffle des Dieux à la souffrance qui l’habitait depuis tant d’années. Cet engin mécanique aux allures d’éoliennes allait enfin lui apporter les réponses qu’il avait cherchées toute sa vie. Il ne suffisait plus que de prier pour un jour de vent.

Le jour venu, Edgar mit sa machine en marche, celle-ci chantait au gré du vent. Ses pales jouaient divers accords en tournant d’un côté puis de l’autre. L’orphelin était si heureux, il se mit à pleuvoir des larmes de joie qui s’entremêlaient aux averses d’une tempête qui s’amenait peu à peu. La barbe d’Edgar ruisselait abondamment, les éclairs tombaient du ciel tandis que le tonnerre résonnait telles les bombes de cette guerre à laquelle son père avait participé. « Viens Papa, viens ! Ha ! Ha! Ha ! » que criait Edgar en dansant dans l’ouragan de ses tourments. « Viendras-tu enfin me chercher, mon père ? Ha ! Ha ! Ha ! » qu’il continuait de s’exclamer en tournoyant autour du Souffre des Dieux. Ses vêtements détrempés et déchirés par les débris qui virevoltaient, l’octogénaire continuait de hurler : « JE VOUS ENTENDS, MON PÈRE, JE VOUS ENTENDS ENFIN !

Soudainement, on entendit le bruit d’une porte se taper violemment contre un mur. Un homme en sarrau s’exclama « Monsieur Brunet ! Monsieur Brunet ! » Deux hommes vinrent rejoindre le premier, les deux hommes ligotèrent Edgar pour que le premier puisse lui faire une injection qui calma instantanément ce dernier. Le médecin guida Edgar Brunet jusqu’à son lit. Allongé à nouveau, les poils de sa longue barbe blanche jonchaient son manteau au cotons effrité. Son regard d’un bleu clair vagabondait dans la grisaille que ce ciel d’automne avait à lui offrir…

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